L'auteur
Joseph Boinay
zephsk
à lire aussi
Du même auteur
Tous les articles de Joseph Boinay
Duel au soleil

“La Ballade de Buster Scruggs” : faut-il démembrer le film des frères Coen ?

Dossier | Par Joseph Boinay | Le 23 November 2018 à 15h40

Un film des frères Coen, c'est toujours un événement. Alors quand vendredi dernier Netflix a diffusé La Ballade de Buster Scruggs, on s'attendait à des réactions, mais peut-être pas aussi divergentes. C'est que le projet en a interrogé plus d'un : le film à sketches, composé de six tableaux, a très rapidement divisé le monde entre tenants d'une réception d'un bloc et promeneurs grapillant leurs “épisodes” au gré du vent. Alors, qui a raison ? Les conso-mateurs ou les esthètes ?

La Ballade des pendus 

Est-ce parce qu'une rumeur établissait que La Ballade de Buster Scruggs devait être une série ou parce que c'est finalement resté un film à sketches ? Toujours est-il que partout sur les réseaux sociaux et dans la presse, on a pioché dans l'oeuvre comme dans un plateau de mignardises, quand beaucoup d'autres n'ont pas hésité à évaluer chacun des "segments", parfois par ordre de grandeur, comme s'il s'agissait d'un exercice de math. Après tout pourquoi pas ? Il y a dans le film à sketches le même plaisir du glanage que dans un recueil de nouvelles, alors autant laisser libre cours à sa gourmandise : que celui qui n'a pas jugé "le premier tiers" d'un film leur jette d'ailleurs la première pierre...

Sur Vodkaster, c'est @tarteman qui a tiré le premier, déclarant son amour au film, certes, mais lui reprochant aussi sa contradiction : “Le format court "compilé" donne lieu à un format long qui peut dérouter. On est forcé de regarder tous les courts-métrages qui composent le film [...] Les récits inégaux pénalisent les histoires plus réussies [...]. En soit, impossible de trouver l'oeuvre maîtrisée de bout en bout si une partie ne fonctionne pas.” Dans les commentaires, c'était parfois plus virulent encore, chacun adressant les bons et mauvais points à telle ou telle vignette, comme @Orangema : “Si on me demande si j'ai aimé je dirais MEH. On a un segment plutôt bon (Near Algodones) et trois mauvais (The Ballad of Buster Scruggs, Meal Ticket et The Mortal Remains). Je comprends qu'ils aient préféré ne pas en faire une série parce que personnellement j'aurais arrêté avant la fin, c'est certain. Le premier segment est assez atroce.

Sur Twitter, ça n'était du reste pas différent : 

A telle enseigne que sur Facebook, on ne s'embarrassait même plus d'évoquer l'idée de film, pour s'attaquer aux seuls “segments” : 



Ainsi les discussions autour de la ballade ressemblaient davantage à des pronostics sur les tirages du loto :



La presse n'était pas en reste, au point de relayer le projet de série avorté, comme ici dans le journal Le Monde, pour justifier la faiblesse de l'entreprise : “On ne peut s'empêcher de discerner les traces de cette genèse hésitante dans l'enchaînement des histoires qui composent La Ballade de Buster Scruggs : on y trouve de vrais courts-métrages, l'esquisse d'un long-métrage et quelques idées qui paraissent assez bonnes pour être mises en scène et se révèlent finalement trop légères pour faire un film, court ou long.

Cessez de disséquer ce film, il n'est pas mort

A l'autre bout de la chaîne, quelques vaillants cinéphiles ont pris le maquis, se désolant du traitement réservé aux majestueux tableaux de ce qu'ils considèrent comme un film, avec un début et une fin, un seul duo à la mise en scène, un unique chef-opérateur (Bruno Delbonnel) et un scénario fini. En cela, ils se montrent respectueux des réalisateurs, qui ont fermement démenti la rumeur d'un format série et toujours considéré l'ensemble comme un tout cohérent, écrit, construit et filmé dans le même mouvement. Aucune hésitation, donc. Et d'ailleurs, comment voir dans ce chef-d'oeuvre autre chose qu'un monde unique, observé depuis des fenêtres différentes  ? Par la voix de Buster Scruggs et dès l'introduction, les frères Coen ne disent d'ailleurs rien d'autre : il s'agit d'une seule ballade dont la structure et l'horizon (funestes) sont toujours les mêmes, un livre dans lequel on se plonge une fois pour toutes. Dès lors, voir le film ainsi charcuté en a énervé plus d'un. Les auteurs de la newsletter Calmos, par exemple, s'en agacent :

  

L'auteur de ces lignes lui-même, s'interroge : nous viendrait-il à l'idée de juger un triptyque de Francis Bacon ou “Le Jugement dernier” de van der Weyden par morceaux ? 



... Ou Le Plaisir (1952) d'Ophüls, déchirante compilation de trois nouvelles de Maupassant ? 

Il y a là sans doute un inconscient critique trop habitué à fourbir ses armes épisodes par épisodes, parce qu'une série s'inscrit dans un “work-in-progress” feuilletonnant, ici en totale contradiction avec l'anthologie frontale qu'est Buster Scruggs. S'accorder sur l'alternance de moments légers et de séquences plus graves pour évoquer le caractère inégal de l'ensemble est par ailleurs curieux : c'est là tout l'art des deux frangins, mêler le tragique au dérisoire, le grinçant à la délicatesse et ce, depuis leur premier film, Blood Simple ; c'était en 1984. Il n'y a enfin dans ce chef-d'oeuvre qu'un seul grand souffle qui parcoure les plaines et l'échine : le plus précieux, le dernier. 

Pas sûr qu'on réussisse à vous départager avec tout ça. Reste à savoir si votre film, vous le consommez comme des tapas. A moins que vous n'ayez le cran de vous y arrêter pour le contempler comme un polyptyque éblouissant ? 

Vous pouvez aussi vous en faire un idée plus précise avec l'éloge de notre critique à Télérama, pour qui le film est “Brillant, corrosif et mélancolique”. D'un seul trait. 

31 commentaires
  • zephsk
    commentaire modéré @cyril C'est une anthologie. Et puis il y a bien un fil : la mort. Structurellement c'est un livre dont on tourne les pages, il y a des transitions en ce sens : chacun des chapitres colore les autres pour en faire une grande toile, la douceur de l'un vient nuancer l'amertume ou la sécheresse de l'autre. J'y vois un grand œil qui observe un même monde à des moments et en des endroits différents ; c'est toujours le même œil et les mêmes sentiments mêlés. Je ne m'intéresse jamais au scénario ou disons à sa complexité.
    26 November 2018 Voir la discussion...
  • Hobbit77
    commentaire modéré @RocketRaccoon j'attends encore que mon cinéma se décide à le passer... Donc, pas encore vu pour l'instant, dsl :-)
    28 November 2018 Voir la discussion...
  • RocketRaccoon
    commentaire modéré @Hobbit77 Tu veux parler du film des Coen ? Ou d'un autre ?
    28 November 2018 Voir la discussion...
  • Hobbit77
    commentaire modéré @RocketRaccoon celui des Coen
    28 November 2018 Voir la discussion...
  • RocketRaccoon
    commentaire modéré @Hobbit77 Merci pour la précision. Pour le voir tu peux toujours essayer sur Netflix, j'ai ouî dire qu'il y était. Tente ta chance!!!
    28 November 2018 Voir la discussion...
  • Hobbit77
    commentaire modéré @RocketRaccoon Je vais voir ça. Merci du tuyau ;-)
    28 November 2018 Voir la discussion...
  • RocketRaccoon
    commentaire modéré @Hobbit77 De rien. Il y a aussi le film de Noêl avec Kurt Russell qui est pas mal.
    28 November 2018 Voir la discussion...
  • Hobbit77
    commentaire modéré @RocketRaccoon pas vu non plus, mais je vais le mettre dans ma wishlist ;-)
    28 November 2018 Voir la discussion...
  • RocketRaccoon
    commentaire modéré @Hobbit77 Tu me tiens au courant !!!
    28 November 2018 Voir la discussion...
  • Hobbit77
    commentaire modéré @RocketRaccoon ;-)
    28 November 2018 Voir la discussion...
Des choses à dire ? Réagissez en laissant un commentaire...
Les derniers articles
On en parle...
Listes populaires
Télérama © 2007-2018 - Tous droits réservés - vk-prod-api-internal-01 
Conditions Générales d'Utilisation - Confidentialité et cookies - FAQ (Foire Aux Questions) - Mentions légales -